Ma fille de 7 ans et demi adore se déguiser. Elle peut enfiler une robe, poser une couronne légèrement de travers sur sa tête et devenir, en un instant, une véritable princesse. Quelques minutes plus tard, après un passage éclair dans sa chambre, elle réapparaît en jeune sorcière, même si sa parenté avec Hermione Granger reste encore à établir, ou en danseuse étoile prête à transformer le salon en scène d’opéra. Parfois, elle me demande de l’accompagner, d’entrer dans son jeu et d’enfiler, moi aussi, un costume. Le problème, c’est que j’aime beaucoup moins cela qu’elle. Là où elle voit immédiatement un personnage, je commence par observer la tenue, sa taille et, soyons honnêtes, l’effet qu’elle risque de produire au niveau du ventre.
C’est sans doute là que se trouve toute la différence. Les enfants ne se déguisent pas pour amuser la galerie. Pendant quelques minutes ou tout un après-midi, ils deviennent réellement quelqu’un d’autre. Nous, les adultes, nous portons un costume tout en restant à l’extérieur, occupés à vérifier notre allure dans le miroir et à imaginer la photo qui pourrait malencontreusement finir sur les réseaux sociaux.
En me tendant un costume avec le même sérieux qu’une directrice de casting, ma fille venait surtout de mettre le doigt sur l’un de ces petits renoncements que l’on ne remarque même plus en grandissant. À quel moment avons-nous commencé à craindre autant le ridicule ? Et depuis quand jouer serait-il devenu une activité à abandonner en même temps que nos dents de lait ?
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L’invitation « tenue déguisée exigée » qui met en lumière notre abandon du jeu
Il suffit parfois d’une invitation pour mesurer à quel point cette spontanéité nous a quittés. Le début est généralement rassurant : une date, une heure, une adresse, quelques amis que l’on sera heureux de retrouver et, avec un peu de chance, la promesse de quelque chose de bon dans les verres et les assiettes. Puis, en bas du message, apparaissent deux petits mots capables de faire vaciller l’ensemble de ces belles promesses : « soirée déguisée ». Avec, souvent, un thème en supplément. Années 1980, cinéma, super-héros ou personnages célèbres. Autrement dit, une contrainte là où l’on imaginait simplement un verre et un superbe plateaux fromages charcuterie.
Tout de suite, l’adulte raisonnable cherche une issue de secours. Un accessoire peut-il suffire ? Peut-on arriver en chemise blanche et prétendre incarner un cadre dynamique au bord du burn-out ? Le thème est-il vraiment obligatoire ou s’agit-il de cette forme de politesse sociale où tout le monde assure être motivé avant de passer trois jours à se demander comment y échapper ? Le déguisement devient une mission de plus dans un quotidien qui n’en manquait pourtant pas. Il faut trouver une idée, vérifier qu’elle sera comprise par au moins deux personnes, choisir la bonne taille et éviter d’attendre le samedi à 18 h 30 pour bricoler une tenue avec un vieux drap et une consommation excessive de ruban adhésif.
Nous sommes capables d’organiser des vacances, de comparer des assurances et de remplir une déclaration fiscale, mais une perruque fluo suffit encore à nous mettre en difficulté. Cette petite panique en dit finalement beaucoup. Enfant, un tissu noué autour du cou suffisait à nous faire devenir un super-héros. Adulte, il faut une invitation « officielle », un thème précis et parfois plusieurs échanges de messages avant d’accepter de se prêter à l’exercice. À mon sens, nous n’avons pas perdu notre imagination. Nous avons surtout appris à la tenir en laisse.
Quand le costume fait le premier pas
Il fait aussi tomber, le temps d’une soirée, quelques carcans sociaux. Le métier, l’âge ou le statut passent au second plan. Le collègue très sérieux peut se présenter en pirate, le voisin discret en rock star et l’ami toujours impeccable avec une perruque. Le ridicule n’a pas totalement disparu, mais il est devenu collectif. Tout le monde a accepté de se rendre un peu plus visible, un peu moins sérieux et, franchement, cela fait un bien fou !
Et choisir un personnage, c’est déjà entrer dans le jeu
Mais soyons honnêtes, notre « résistance » cède bien avant le début de la soirée. Il suffit de commencer à chercher une idée de déguisement. On ouvre un placard, on retrouve une veste oubliée, on repense à un film, à une série, à un chanteur ou à ce héros qui occupait une place importante dans notre enfance. Peu à peu, la question n’est plus de savoir comment éviter le déguisement, mais de choisir le personnage que l’on aimerait incarner pendant quelques heures. Et c’est précisément là que l’on commence à entrer dans le jeu.
À moins d’avoir conservé une cape de sorcier, le tricorne de papy ou encore une combinaison complète de Ghostbuster un détour par un magasin de déguisement en ligne suffit à ouvrir largement notre champ des possibles. Héros de cinéma, personnages historiques, pirates, créatures fantastiques ou survivants particulièrement colorés des années 1980 : le choix ressemble vite à une plongée dans notre mémoire culturelle.
On hésite entre le personnage que tout le monde reconnaîtra et la référence obscure que trois personnes comprendront peut-être. Ce sont souvent précisément ces trois personnes que l’on espère impressionner. Le costume n’est pas encore enfilé, mais le personnage commence déjà à exister. J’en avais fait l’expérience il y a quelques années, lorsque j’avais dû imaginer une tenue pour un mariage sur le thème d’Alice au pays des merveilles.
Vous l’avez compris, choisir un personnage, ce n’est déjà plus seulement chercher une tenue. C’est accepter l’idée que, pour une soirée, on peut s’autoriser à sortir un peu de soi-même. Ou, mieux encore, laisser apparaître une facette que la chemise du lundi matin ne montre pas.
Nous ne sommes pas trop vieux pour être déguiser, seulement trop conscients du regard des autres
Grandir nous apprend beaucoup de choses utiles. Arriver à l’heure. Respecter certaines règles. Ne pas mettre les doigts sur une plaque brûlante. Le problème commence lorsque cela devient une maîtrise permanente.
Nous avons progressivement associé la maturité à la retenue. Un adulte équilibré devrait savoir se tenir, garder le contrôle et éviter tout ce qui pourrait le rendre maladroit. Il peut rire, bien sûr, mais si possible avec élégance et sans accessoire en mousse. À force, on finit par éliminer une partie des gestes qui ne « servent à rien » : jouer, danser, inventer des histoires…
Or, les souvenirs les plus vivants que l’on conserve en mémoire ne sont pas toujours ceux où nous étions impeccables. On se rappelle plutôt la soirée où quelqu’un avait poussé le thème beaucoup trop loin, du maquillage qui n’a pas résisté à la chaleur ou de cette photo de groupe qui est devenu un « dossier compromettant ».
Se déguiser ne consiste pas forcément à redevenir enfant. L’expression suppose d’ailleurs que l’enfance serait un territoire définitivement fermé. Les enfants, eux, savent encore que le jeu n’est pas une activité secondaire : il leur permet d’apprendre, de réfléchir et de créer du lien avec les autres. Il s’agit plutôt, pour nous, de retrouver une capacité qu’ils pratiquent encore très bien : se laisser aller, vivre pleinement l’instant et, surtout, faire tomber un masque social devenu bien trop sérieux.
Le déguisement comme antidote aux vies trop sérieuses
Ces rôles ne sont pas faux. Ils font partie de nous et donnent une structure à nos vies. Ils occupent simplement beaucoup (trop ?) de place. Un déguisement ouvre une petite parenthèse où le rôle n’est plus imposé par les circonstances, mais choisi volontairement. On peut alors décider d’être un aventurier, une rock star, un sorcier ou un personnage dont le principal talent consiste à porter une moustache spectaculaire.
C’est un pas de côté. Rien de révolutionnaire, aucune quête de développement personnel en dix étapes. Juste quelques heures pendant lesquelles on accepte de jouer, d’être un peu visible et peut-être légèrement ridicule. Le lendemain, les mails seront toujours là, comme les courses à faire et les poubelles à descendre. Mais il restera une photo, une anecdote et ce sentiment assez rare d’avoir desserré quelque chose.
Ma fille le comprend instinctivement, lorsqu’elle enfile un costume, elle ne cherche pas à fuir le réel. Elle l’agrandit. Elle ajoute un château au salon, des pouvoirs à ses gestes et une aventure à un après-midi ordinaire. Alors puisque nous passons déjà notre vie à jouer des rôles, nous pouvons bien, de temps en temps, choisir nous-mêmes le costume.